Tibet L’éducation

L’éducation au Tibet

 

Qamoba Dojêngoizhub

 

     Je suis un intellectuel formé par l’ancien Tibet. Depuis la réforme démocratique du Tibet, je me suis consacré à l’éducation. Aujourd’hui, je suis directeur adjoint de la Commission du Tibet pour l’éducation. Je connais la situation de l’ancien Tibet comme du Tibet actuel.

On a dit qu’il n’y avait pas d’éducation au Tibet avant la libération pacifique; ce n’est pas juste. On peut dire qu’alors il n’existait pas d’éducation au sens moderne du terme, mais celle que j’ai reçue dans ma jeunesse en était une au sens traditionnel.

Avant la libération pacifique, l’éducation était relativement retardataire et n’était pas généralisée. Il s’agissait surtout d’enseignement monastique, officiel et privé. L’enseignant était un lama du monastère, les canons bouddhiques étaient les textes. Par conséquent, les élèves qui recevaient cette instruction devenaient moines. L’éducation officielle était composée des deux écoles instituées par le kashag (alors gouvernement local du Tibet) : Tshelhazha, une école des dignitaires ecclésiastiques, et Thekanglhazha, des dignitaires laïcs. Par ailleurs, un institut de médecine et de mathématiques a été établi aussi par le gouvernement local d’alors.

L’école des dignitaires ecclésiastiques ne comptait que 40-50 élèves. Elle était située au Potala et gérée par le yicang (secrétariat du dalaï-lama), qui s’occupait aussi des affaires religieuses, de la nomination et de la destitution des moines au Tibet. Les élèves étaient sélectionnés parmi trois grands monastères de Lhassa et les enfants des nobles. La durée de fréquentation des élèves n’était pas fixe; elle variait selon les besoins. Le programme d’étude comportait l’écriture, la grammaire, les canons bouddhiques ainsi que les rites religieux. La durée des études n’était pas fixe aussi parce que le kashag ne nommait que six dignitaires ecclésiastiques par an ; par conséquent, le temps d’attente à l’école, en général, pouvait s’étendre à huit ou neuf ans.

L’école des dignitaires laïcs n’était pas une véritable école. Elle était gérée par le thekang (organisme chargé de la vérification des comptes et de la gestion des dignitaires laïcs). Son but principal était de transmettre aux enfants des dignitaires laïcs la langue tibétaine, les mathématiques et les connaissances financières. Cette école comptait généralement une vingtaine d’élèves, qui devaient être les enfants des nobles et seraient prêts à devenir des dignitaires laïcs. Ces élèves avaient reçu une instruction privée avant d’y entrer ; ils savaient déjà lire et écrire, avaient un niveau d’étude de sixième année d’école primaire, et passaient de un à cinq ans à l’école. La grammaire, la rhétorique, le rituel, la rédaction de formules administratives, les quatre opérations mathématiques et les formules rimées de tables de multiplication constituaient le contenu des études. Les élèves avaient trois occasions par année de s’inscrire, et chaque fois deux ou quatre étaient admis. La première fois était lors du nouvel an du calendrier tibétain, la deuxième fois, le 8 mars, qu’on considérait comme « Gêdob » signifiant le jour où les dignitaires changent leurs vêtements d’hiver pour des vêtements d’été, et la troisième, le 25 octobre, jour du nirvâna de Tsong Khapa, aussi considéré comme fête des Lampes au beurre de yack, ou jour où les fonctionnaires gouvernementaux adoptent les vêtements d’hiver. L’âge et le temps d’entrer à l’école des dignitaires laïcs n’étaient pas fixés ; c’était généralement après leurs études à l’école privée à l’âge de 13 ou 14 ans.

Pour ma part, j’y suis entré en 1940 à 13 ans. J’y ai étudié trois ans. Je suis devenu un dignitaire laïc à la fête des Lampes de 1943. Peu après, je suis devenu gaba (aide de camp) du galoin (ministre). En somme, après les études tant à Tshelhazha qu’à Thekanglhazha, les élèves ont un niveau d’étude d’école secondaire spécialisée. Les élèves de l’Institut de médecine et de mathématiques pouvaient atteindre le niveau d’école supérieure spécialisée. Cet Institut avait une longue histoire et une longue durée d’études ; il comptait une centaine d’élèves. La plupart des enseignants étaient de célèbres médecins tibétains, astronomes et spécialistes du calendrier. Les élèves recevaient un diplôme portant le cachet du gouvernement local.

Outre l’école officielle, il y avait aussi certaines écoles privées principalement dans les villes, à Lhassa pour la plupart, et dans les préfectures de Xigaze, de Zetang et de Gyangze. Avant la libération pacifique, Lhassa en comptait une vingtaine dont la plus célèbre était Dakanglhazha. L’unique enseignant était une personne du Bureau du télégraphe de Lhassa, qui avait étudié en Inde. L’école Dakanglhazha s’appelait aussi « École du Bureau du télégraphe ». Elle comptait une centaine d’élèves. Les plus âgés enseignaient aux plus jeunes, et ils étaient considérés comme gêda (assistant). Le Jirilhazha était aussi une école privée ; j’y ai étudié dans ma jeunesse. Le professeur était un chungyi (secrétaire) du Bureau des affaires agricoles relevant du gouvernement tibétain. Il s’appelait Gêo’gyainlha. Son beau-père avait fondé l’école ; au début, Gêo’gyainlha était gêda du professeur, puis est devenu son gendre. Ensuite, il a continué de gérer l’école, c’est pourquoi on dit que c’était une école héréditaire. Il existait beaucoup d’écoles héréditaires au Tibet, comme Nyamrixialhazha, Gyabakangsalhazha, etc. Un grand nombre d’écoles privées de cette époque-là ont été établies par les secrétaires du gouvernement local du Tibet qui, en plus de leurs fonctions ordinaires, donnaient des cours surtout l’après-midi et le soir. Certains médecins et astrologues tibétains ont aussi ouvert des écoles privées. Les dignitaires laïcs n’en ont presque pas ouvert, mais l’école Dakanglhazha est l’œuvre de l’un d’eux, un dignitaire de septième rang. L’enseignant de l’école Nyamrixialhazha était un médecin tibétain. Après sa mort, sa fille a occupé cette fonction. Cette école était composée de quelques classes ; contrairement aux autres écoles privées, les élèves y apprenaient la technique d’écriture de style administratif. Certains sexagénaires d’aujourd’hui ont fréquenté cette école.

Les conditions de l’école privée n’étaient pas très bonnes. Les élèves de différents âges et niveaux étaient dans la même classe. Le contenu de l’enseignement n’était ni systématique ni scientifique, les élèves savaient à peine lire et écrire. Chaque matin, ils récitaient les canons bouddhiques. Certaines maximes de Sakyaleshes et de Lugsbskuo dobstanrgyal constituaient la base de l’enseignement. Après deux ans d’études, les élèves commençaient à réciter le « Sumbjovbar », l’«Ode à Manjusri», les tables de multiplication, etc. Les élèves ne savaient que les réciter, mais ne pouvaient tout comprendre. Savoir écrire était une matière importante de l’enseignement privé. Les élèves lisaient ou récitaient les canons le matin, pratiquaient l’écriture dans la journée, mémorisaient le soir. Au début, les élèves s’exerçaient à écrire sur une planche, puis sur le papier. Les exigences de l’enseignant étaient assez sévères. L’enseignant pouvait frapper les élèves sur la paume ou au visage avec un fouet de rotin tressé. Si un élève violait la discipline, il était frappé avec un fouet en cuir. Les élèves passaient l’examen d’écriture au milieu et à la fin du mois, et étaient classés d’après leurs résultats. Si les notes étaient basses, l’élève était frappé aussi par ses camarades de classe qui avaient obtenu de bons résultats, sous le contrôle de l’enseignant.

Les frais d’études des écoles privées n’étaient pas déterminés. Les enfants qui voulaient aller à l’école devaient d’abord offrir des cadeaux au professeur ; ensuite, il fallait lui donner de temps à autres certains articles d’usage courant comme le tsampa et la bouse séchée qu’on utilisait comme combustible. Donc, les enfants de famille pauvre ne pouvaient fréquenter l’école. Par conséquent, les élèves des écoles privées étaient presque tous des enfants de nobles et de commerçants. Certains enfants pauvres qui accompagnaient leurs jeunes maîtres avaient l’occasion de saisir quelques connaissances.

Après être passé par l’école privée, le niveau de connaissances atteignait celui des élèves de troisième année de l’école primaire. J’ai étudié cinq ans à l’école privée. À l’âge de 13 ans, je suis entré à l’école des dignitaires laïcs où j’ai passé trois ans, au cours desquels mon père m’a trouvé un bon précepteur : le tulku principal. Dès lors, il m’a donné des cours pendant quelques années tantôt chez moi, tantôt chez lui.

Mon père était l’un des quatre étudiants envoyés en Grande-Bretagne par le XIIIème dalaï-lama. Il y est resté dix ans et a reçu une éducation européenne moderne. De retour au Tibet, il a établi la première petite centrale hydraulique. Mon père attachait de l’importance aux études ; il nous a permis à moi, à mes frères et sœurs d’apprendre le tibétain, le chinois et l’anglais. En 1934, le gouvernement du Kuomintang a ouvert une école primaire à Lhassa ; le professeur, Byams’bayêxê, habitait une pièce de notre maison. Mon père nous envoyait souvent lui poser des questions concernant la langue chinoise. En 1944, des Britanniques ont aussi établi une école de langue anglaise, mais cette école n’a fonctionné que cinq mois. Elle fut fermée sous l’opposition énergique des moines de Lhassa.

On peut dire que l’éducation moderne au Tibet a débuté avec la libération pacifique. C’est alors que j’ai commencé à travailler dans le domaine de l’éducation ; j’ai vu de mes propres yeux le développement pas à pas de l’éducation moderne au Tibet.

Lorsque l’armée populaire de Libération de Chine est entrée au Tibet en 1951, elle a établi un stage de formation en langue et écriture tibétaines dans la région militaire du Tibet pour les besoins du travail. Mon professeur de langue tibétaine m’a recommandé comme enseignant. À ce moment-là, Xoikang Tubdainnyima détenait ce poste au stage de formation. C’était la première école au sens moderne du terme au Tibet. Le 15 août de l’année même, l’école primaire de Lhassa a tenu une grande cérémonie pour l’ouverture des cours conformément aux rites traditionnels locaux. Le conseil d’administration était l’organe suprême de l’école ; le président, le vice-président et les membres du conseil d’administration de l’école étaient des personnages importants d’alors du Tibet, comme le commandant de la région militaire du Tibet, les hauts fonctionnaires du gouvernement local et des tibétologues. Le nombre de professeurs et de gestionnaires était respectivement de 30 et de 20. Le nombre d’élèves inscrits, environ 500. En 1956, lorsque le comité préparatoire de la région autonome du Tibet a été fondé, le nombre d’élèves a dépassé 1 000. Depuis lors, les diverses régions du Tibet ont aussi ouvert des écoles l’une après l’autre, comme l’école de Qamdo et l’école de Xigaze. À la fin de 1958, le Tibet comptait treize écoles primaires pour plus de 2 600 élèves.

Dès l’établissement du comité préparatoire de la région autonome du Tibet en 1956, j’ai commencé à gérer l’éducation ; j’étais chef adjoint du bureau de la culture et de l’éducation du comité préparatoire. En septembre de la même année, la première école secondaire du Tibet – l’école secondaire de Lhassa – a été ouverte. Le comité préparatoire avait investi un million de pièces d’argent dans la construction des classes, de la bibliothèque, des bureaux et des dortoirs d’élèves. Toutes les fenêtres étaient vitrées. L’école comptait quelque 50 professeurs et 650 élèves. Chaque élève recevait du gouvernement 45 pièces d’argent par mois. L’école de Lhassa était alors une école de première classe au Tibet.

L’éducation au Tibet a connu une amélioration remarquable depuis la réforme démocratique entre 1959 et 1965. En 1965, le Tibet comptait plus de 1 800 écoles officielles et privées pour quelque 66 000 élèves ; quatre écoles secondaires ordinaires et une école normale avec quelque 1 500 élèves ; un institut d’ethnies minoritaires du Tibet de plus de 3 000 élèves, créé sur la base d’une école officielle avec l’autorisation du Conseil des affaires d’État. L’institut se composait d’un département de langue tibétaine, des facultés de formation des maîtres, de comptabilité, d’agriculture, d’hygiène, de médecine vétérinaire, et du cours préparatoire. Il fut le premier établissement d’enseignement supérieur au Tibet, marquant un tournant dans l’éducation moderne au Tibet. Par ailleurs, le Tibet d’alors disposait d’un département pouvant rédiger et publier divers matériaux d’enseignement en langue tibétaine, une autre marque de développement de l’éducation moderne. J’en ai été le chef un certain temps.

Au début des années 1980, l’éducation au Tibet est entrée dans sa deuxième phase de développement. En 1984, la deuxième réunion de travail du comité central sur le Tibet a étudié spécialement le problème de l’éducation, et indiqué précisément que le programme d’enseignement devait mettre la langue tibétaine en première place, et que le contenu d’enseignement devait s’adapter au niveau de développement de l’économie et de la culture tibétaines. Elle a décidé d’ouvrir trois écoles secondaires et seize classes tibétaines dans dix-neuf provinces et villes de l’intérieur du pays.

Pendant l’année même, l’université du Tibet a été fondée. Elle comprend des départements de tibétain, de chinois, d’anglais, d’histoire, d’art, de médecine tibétaine, de physique, de chimie, etc. Dès lors, le Tibet comptait trois établissements d’enseignement supérieur : l’Institut des ethnies minoritaires, l’Institut d’agriculture et d’élevage et l’Université du Tibet. La Commission du Tibet pour l’éducation stipule que les établissements d’enseignement supérieur du Tibet recrutent seulement des élèves tibétains.

Quinze ans se sont écoulés en un clin d’œil. Le Tibet compte actuellement quelque 2 500 écoles primaires disséminées rationnellement. Ces écoles accordent priorité à la langue tibétaine tout en donnant des cours de chinois. Il compte aussi 68 écoles secondaires, 18 écoles secondaires spécialisées. Les diplômés d’école secondaire spécialisée doivent maîtriser le tibétain et connaître le chinois. Ces dernières années, ces écoles ont formé un contingent de compétences avec grand succès. L’Institut de médecine du Tibet a été fondé en septembre 1989. Le Tibet compte actuellement quatre établissements d’enseignement supérieur.

À la Commission du Tibet pour l’éducation, j’étais responsable du matériel pédagogique quelques années ; ces dernières années, je suis chargé de l’enseignement et de la recherche sur les ethnies minoritaires. Certains problèmes d’éducation dans les régions d’ethnies minoritaires sont presque réglés, par exemple, le système d’enseignement bilingue, la répartition des écoles, etc. Aujourd’hui, on met l’accent sur l’instruction élémentaire. Ces dernières années, le gouvernement a augmenté l’investissement dans le domaine éducatif ; les conditions d’ouverture d’écoles au Tibet ont connu une certaine amélioration, mais l’augmentation des avantages et du niveau d’enseignement laissent à désirer. L’élévation de la qualité d’enseignement dépend de la qualité des enseignants. Nous avons formé certains professeurs par nos propres moyens ; nous avons aussi fait venir des enseignants de l’intérieur du pays, mais cela ne suffit pas. Il faut augmenter la formation. Le niveau d’instruction des professeurs doit être amélioré. Nous manquons aussi de bons gestionnaires d’enseignement. Ces dernières années, le Tibet a ouvert un grand nombre d’écoles, mais les installations ne sont pas parfaites.

Des écoles primaires du « Project Hope » ont été ouvertes avec l’aide de certaines provinces et villes de l’intérieur du pays ; des écoles de propriété collective et individuelle sont apparues en même temps au Tibet, ce qui a poussé l’enseignement primaire au Tibet. L’État soutient ces écoles, et met à l’honneur les écoles bien gérées.

Ouvrir des écoles secondaires et des classes tibétaines à l’intérieur du pays est bien apprécié par le peuple tibétain ; tout le monde espère y envoyer ses enfants, parce que la qualité d’enseignement y est meilleure, les conditions sont bonnes, et si l’enfant travaille bien, il pourra continuer à étudier à l’intérieur du pays. Les enfants qui obtiennent un résultat passable pourront poursuivre leurs études dans une école secondaire spécialisée au Tibet. En somme, ils auront un chemin radieux à suivre ; c’est pourquoi on veut envoyer les enfants aux écoles de l’intérieur du pays. Selon la stipulation d’État, la Chine applique un système d’enseignement obligatoire de neuf ans, y compris au Tibet. Les enfants tibétains peuvent donc entrer directement à l’école secondaire ; mais pour entrer dans les écoles secondaires et les classes tibétaines de l’intérieur du pays, il faut passer un examen, et les candidats sont choisis selon les résultats. Autrefois, les classes tibétaines admettaient 1 200 élèves par an ; aujourd’hui, 1 500. Mais elles ne peuvent répondre à la demande. En 2000, elles ont admis quelque 2 000 élèves.

En somme, l’éducation moderne du Tibet s’est développée. Le système, la structure et la répartition de l’enseignement ont commencé à prendre forme ; ils ont connu une amélioration remarquable par rapport aux années 1950, mais il existe un grand écart en comparaison avec les régions développées. Nous devons poursuivre nos efforts et avons beaucoup de travail à faire. Je veux bien apporter ma contribution au progrès et au développement de l’enseignement au Tibet pendant le temps qu’il me reste à vivre.

 

 

Ce contenu a été publié dans La vérité sur le Tibet. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.