Article Echo d’Ile de France – Vendredi 22 juillet 2002

INSOLITE LA DEFENSE?

Certes, lorsque les 750 000 m2 de bureaux furent érigées pour la première fois en 1965, les badauds pouvaient s’en étonner. On n’avait jamais vu  à l’époque des tours de 100 à 200 mètres de  hauteur s’élever dans le ciel, concurrençant les cathédrales. Qui plus est des tours vides… Conséquence du choc pétrolier, le futur fleuron francilien connaîtra une grave crise à partir de 1972. Aujourd’hui, La Défense est le premier quartier d’affaires euro­péen : quatorze des vingt pre­mières sociétés françaises et treize des cinquante premiers groupes mondiaux y sont présents. Toujours en construction, un nouveau quartier – «Valmy» –  a vu le jour récemment. Alors l’insolite maintenant, ce n’est plus de porter costume cravate pour prendre l’ascenseur qui vous mènera au trentième étage de la tour Frama­tome. Non l’insolite, c’est de prendre… le petit train ! Car cette forêt de verre et d’acier recèle des trésors cachés. Des trésors artistiques qui demeu­rent difficilement accessibles aux non-initiés. Disséminées un peu partout dans ce dédale architectu­ral moderne, seule une Ariane peut permettre aux curieux de retrouver ces oeuvres. Pour un prix modique, vous visiterez ainsi un des plus grands musées en plain air de l’art contemporain à condition de vous laisser conduire par Jean-Michel Hermans, ci-devant chauffeur du petit train de La Défense. Au demeurant, avec sa queue de cheval et son caractère empressé, il évoquerait plus «Achille aux pieds légers». Sa réputation com­mence d’ailleurs à faire le tour de la France et même du monde : le meilleur connaisseur du quartier, la mémoire vivante de La Défense, c’est lui.

«La seule façon de voir véritablement La Défense»

  Des retraitées marseillaises avouent être venues sur les conseils d’une amie qui leur avait vanté les mérites du guide. Mais ce sont surtout des touristes étran­gers qui prennent place dans les wagons, attirés par la faconde du seigneur des tours. Celui-ci, fort de ses trois années d’expérience à raison de six jours sur sept, a développé sa théorie sur les touristes, ceux qui montent et ceux qui ne montent pas dans son petit train. Première catégo­rie : les Italiens, les Espagnols et  quelques Israéliens, Québécois et Brésiliens. Seconde : les Alle­mands. Quant aux Amé­ricains et Japonais, ils ne visitent pas La Défense. Ethnologue de formation, son jeu favori est de reconnaître l’origine des visiteurs du premier coup. Cependant cette fois-ci, il reste interloqué par une langue qu’il ne connaît pas. D’où vient ce couple bravant le crachin de juillet ? De Slovénie. Il ajoutera ce peuple à son «tableau de chasse» et à son apprentissage des idiomes. Il sait déjà dire «merci» en trente langues, en voilà une de plus. Les voyageurs ont prit place, un mot de bienvenue, cinq coups de klaxon pour avertir les retarda­taires et c’est parti : en route pour le parcours de l’art ! Au départ de la Grande Arche, le petit train nous emmène à la découverte de la majeure partie des soixante-dix oeuvres présentes sur le site. Car attention, «ce n’est pas Manhattan» comme nous prévient Jean-Michel Hermans. Mais, «la seule façon de voir véritablement La Défense», «quatre générations en architecture»,«des oeuvres uniques au monde», lance-t-il un rien emphatique. Le train longe d’abord les arbustes métalliques de Miyawaki les « Utsurohi »  à gauche de l’Arche pour se diriger vers la place Carpeaux où se dresse orgueilleusement le célèbre pouce en bronze de César, réalisé à la fin de sa vie. Passée la très moderne église Notre Dame de  Pentecôte, inaugurée en 2001, on voit surgir le Stabile de Calder, structure de fer rouge que notre guide surnomme à juste titre «l’araignée». Un coup de volant à droite, nous voilà devant la fontaine de l’Is­raélien Agam, puis face aux bonshommes bariolés du Catalan Miró, à l’entrée des « Quatre Temps ». Saut dans le temps, la statue de  « La Défense de Paris» rappelant le courage des parisiens pendant le siège de 1870 trône dans l’ignorance quasi-totale à l’ombre de la gigan­tesque tour EDF dessinée par Peï, l’architecte chinois de la controversée Pyramide du Louvre. Œuvre de Louis Ernest Barrias réalisée en 1883 et inaugurée en 1983 par Graziani, elle fait figure d’insolite parmi l’insolite : surplombant le périphérique, elle célèbre la victoire sur les Prus­siens dans un univers où la guerre économique ne connaît pas de frontières. Sans transition, la mosaïque de Grattaloup intitu­lée «les trois arbres» nous renvoie à un monde plus coloré. L’esplanade du Général de Gaulle, dite aussi «des Platanes» offre une perspective sur l’ave­nue du même nom à Neuilly, avec l’Arc de Triomphe à l’hori­zon : c’est l’axe historique de Paris, et, à la limite est du quar­tier de La Défense, les 49 signaux lumineux de Takis. Notez que le voyageur redevenu piéton, en s’engouffrant dans la station de métro «Esplanade de La Défense», pourra y découvrir les sculptures en bronze polychrome des frères Siptrott, «les hommes de la Cité», oeuvre iro­nique dans cet univers déshuma­nisé : «Ils viennent peut-être d’Abyssinie, Varsovie, Ottawa. Ce sont des hybrides créatures. Leur profil est oiseau, leur regard un ailleurs où un peu d’éternité brûle» dit la légende. Trêve de poésie, retour au froid métal anguleux avec «l’oiseau mécanique» de Philolaos. C’est la première oeuvre qui fut posée à La Défense, en 1971, place des Reflets. L’artiste y a ajouté «les Nymphéas», clin d’oeil à Monet qui orne les deux fontaines. Non loin derrière se situe une sculpture de Josef Jankovic, «Dans les traces de nos pères» à côté de la banque. Amusant non ?    Encore après, la colonne de Moretti (modestement nommée «Le Moretti») jette ses couleurs vives au beau milieu de la place de l’Iris. Au sous-sol, l’artiste réalise depuis trente ans une oeuvre inac­cessible au public intitulée «le Monstre». Un panneau indique «Musée Moretti», mais la voie reste fermée. Mystère… En attendant d’y accéder, vous pourrez toujours vous reposer dans le jardin planté au-dessus. D’étranges figures aux allures de gargouilles sculptées dans le béton guetteront vos faits et gestes c’est «la danse» de Selinger. I1 ne faut pourtant pas descendre du train, car nous arrivons mainte­nant dans un des endroits les moins fréquentés, le nouveau quartier «Valmy». Là, les courbes sont reines. Avant d’y entrer, la massive tête en bronze de Mitoraj vous toise, maî­tresse des lieux. Ensuite, nous pénétrons sur une place ronde à l’antique surmontée d’une ver­rière, que l’on doit au très médiatique architecte Roland Castro. Bientôt la limite ouest du circuit, au loin s’étend un pont métallique «dessiné d’après des plans de Léonard de Vinci», selon Jean-Michel Hermans. Notre wagon passe derrière la Grande Arche, victime du «syn­drome de l’opéra Bastille» : les plaques de marbre en tombent comme un château de cartes. «C’est la malédiction des Pha­raons» explique  en riant notre joyeux guide, en référence à l’an­cien président de la République auquel on doit cette arche monu­mentale. Signe annonciateur ? C’est la fin du voyage. La boucle est bouclée, arrêt au pied de l’arche où s’agglutinent les touristes ignorant ce qu’ils vont manquer : La Défense vue du train…

M.R                      L’Echo d’Ile de France                   Vendredi  22  juillet  2002

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